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UNE AUTRE FÊTE AU MÊME INSTANT BRILLE DANS PARIS

installation, Centre culturel canadien, Paris
30.09 – 20.11 2005

 

Ce projet se développe à partir du lieu qui l’accueille, un hôtel particulier reconverti en centre culturel, en s’intéressant à son histoire et à celle de ses premiers locataires et leurs liens avec l’actualité de l’époque, qui rejoint – encore – celle d’aujourd’hui. Le projet interroge également l’espace muséal qu’est devenu ce lieu et la façon dont il s’ouvre aujourd’hui au public, et à quel public.

Un bon nombre de riches demeures d’aristocrates font aujourd’hui partie du patrimoine touristique : on les visite la bouche ouverte, ébahis par l’étalage de leurs richesses. Il serait faux d’envisager l’ouverture de ces lieux au public comme une façon de les lui rendre. La remarque qui est faite au visiteur n’est pas « il est étonnant que le pouvoir soit si riche » mais plutôt « voyez comme le pouvoir est puissant ». Les audioguides qui tracent le parcours des visiteurs ne révèlent d’ailleurs pas le moindre commentaire critique, par exemple sur ce qui pourrait être l’origine douteuse de certaines œuvres, ou sur la façon dont s’enrichissaient les propriétaires du lieu. Une visite des appartements du roi à Versailles ou de ceux de Napoléon III au Louvre ou encore de la demeure André-Jacquemart, nous montrent de véritables décors faits pour éblouir.

En entrant au 5 rue de Constantine, le visiteur suit un parcours qui le mène à la salle d’exposition, ponctué par une visite guidée audiophonique retraçant l’histoire de cet hôtel particulier. Non sans fierté, la voix rappelle que Louis Emmanuel, vicomte d’Harcourt, qui fut le bâtisseur et propriétaire du lieu, était aussi le cousin du Président Mac Mahon et son secrétaire à la présidence. Élu président par l’Assemblée Nationale en mai 1873, Mac Mahon doit son succès au fait qu’il s’est illustré à la tête de l’Armée de Versailles en écrasant par les armes et dans le sang la Commune de Paris au printemps 1871. La voix de l’audioguide rappelle fièrement ce beau succès de l’aristocratie que fut la victoire sur la Commune et le massacre de 30 000 de ses sympathisants en une semaine. On nous demande aussi d’admirer au passage les beautés de ce lieu : architecture somptueuse, décor subtil, impressionnante collection d’art… Ce qui étrange, et dérangeant, c’est qu’on ne voit rien de tout ça : le lustre élégant qu’on nous décrivait est même écrasé au sol.

La musique qui accompagne le commentaire est une adaptation du "Temps des cerises" jouée au clavecin.

À l’étage, alors que selon les indications de l’audioguide nous devrions être dans les appartements des d’Harcourt, on découvre une construction tout droit sortie d’un bidonville, tel qu’on en trouve encore aujourd’hui tout près de Paris, au Bourget notamment. Que s’est-il passé ? Qui est venu s’installer là ? On peut entrer dans cette construction qui s’élève à quelques centimètres du sol, et on y découvre un décor très coquet, bourgeois, avec des moulures, du parquet… Il y a aussi de la toile de Jouy aux murs, dont les motifs sont moins paisibles qu'à l'habitude: les gravures représentent des scènes de combat de l'époque de la Commune.

Un événement semble s’être produit, des émeutiers ou des squatteurs sont-ils passés par là ? Ces autres événements se sont en tout cas déroulés bien des années après le départ des premiers occupants, après même que le lieu ait été ouvert au public.

Une seconde porte permet de sortir de cette construction en empruntant un couloir. Ce qu’on entrevoit au bout, sans pouvoir y accéder car l’extrémité en est bloquée, c’est l’atmosphère de la salle de réception que l’audioguide présentait comme une salle de bal richement décorée. Il s’y déroule une fête, on aperçoit ses lueurs, on entend des bruits joyeux. Mais c’est une soirée réservée, une soirée parallèle, et peu y sont admis.

Le soir du vernissage, il y avait deux vernissages parallèles : l’un, ouvert à tous, se déroulait dans la salle d’exposition. On y servait du vin moyen. L’autre, beaucoup plus élégant, où l’on servait un très bon buffet d’un excellent traiteur parisien, était accessible sur invitation, à une cinquantaine d’invités soigneusement sélectionnés, dans l’espace du Grand Salon, inaccessible au reste du public. Le seul aperçu qu’il pouvait en avoir était à travers la bâche translucide du second couloir de l’installation : il entendait des bruits de réception et apercevait les silhouettes des invités. Chaque fois qu’un spectateur du grand public apparaissait au bout du couloir, l’atmosphère se tendait dans le Grand Salon. Certains invités de la réception se sentait mal à l’aise d’être du bon côté. Il y eut plusieurs tentatives de pénétrer dans le Grand Salon, certaines ayant réussi. La bâche ayant été déchirée par un de ces spectateurs, celle-ci a été aussitôt réparée à la hâte. La trace de cette réparation est toujours visible.

C’est dans cette frustration que le visiteur de l’exposition repartira : celle de n’avoir pas pu assister à la fête, d’avoir suivi la visite d’un lieu qu’il n’a pas vu, de ne pas avoir su qui est venu bâtir et s’installer là, mais surtout d’avoir été, une fois de plus, trompé.

Catalogue de l'exposition

Texte de Anne Cauquelin
français/anglais
2005, 80 p., 14,3 x 21 cm
47 photographies couleurs

coll. Esplanade
disponible chez bookstorming.com

ISBN 1-896940-39-0


Détail: la toile de Jouy est composée de motifs illustrant des combats de rue de l'époque de la Commune de Paris.

Vue depuis et vers le Grand Salon, inaccessible au public.
Durant l'exposition, le son enregistré pendant le vernissage est diffusé depuis cette salle.


Soir du vernissage, vu du côté VIP. On aperçoit, au fond, des visiteurs de l'autre vernissage à l'extrémité du couloir cul-de-sac.

 

 

Production
Centre culturel canadien, paris
commissaire: catherine bédard
Enregistrement et montage sonore: Pierre Badaroux-Bessalel
voix: Isabelle Plichon
Arrangement musical: Denis Uhalde

bibliographie
catalogue, texte de Anne Cauquelin
MARTI-JUFRESA, Felip, "Scénographie de l'artiste en «squatteur»", Esse, no.57, Montréal, mai 2006